Projet de recherche


L'enquête en 2015

En 2015, l'enquête s'est déroulée dans une nouvelle vallée : celle de la Thur où nous avons réalisé des enregistrements de personnes âgées, notamment dans trois maisons de retraites. Nous en profitons pour remercier ici l'EHPAD d'Oderen, l'EHPAD Saint-Jacques de Thann et la maison de retraite de Moosch. Parallèlement, l'enquête se poursuit également dans la vallée de la Doller.

Les avancées de l'enquête ethnobotanique dans la vallée de Munster et la vallée de la Doller


L'année 2014 a vu l'enquête ethnobotanique avancer dans deux vallées du secteur concerné : la vallée de Munster et celle de la Doller. Plus d'une vingtaine d'entretiens ont été réalisées auprès de personnes âgées y habitant. Nous avons notamment pu rencontrer certains d'entre eux à la maison de retraite Bethesda (Foyer Caroline), ainsi qu'au Foyer du Parc à Munster.
Dans la vallée de la Doller, une plante particulièrement connue des anciens a retenue notre attention : il s'agit de l'Hirtwurzel, racine que certains locaux avaient l'habitude de faire macérer dans l'eau-de-vie pour soigner la digestion ou les refroidissements. Cet usage, plutôt rare par ailleurs en France, a fait l'objet d'une présentation au dernier séminaire d'ethnobotanique du Musée de Salagon, et sera l'objet d'un article dont la publication est prévue pour octobre 2015.
En attendant de repartir interroger les personnes âgées sur leurs savoirs autour des plantes, nous continuons nos investigations dans les ouvrages récents et anciens pour nourrir l'enquête. Un gros volet nous mobilise également : la recherche de subventions qui nous permettraient de dégager davantage de temps pour nous consacrer à cette formidable aventure ! Histoire à suivre !


Projet d'enquête ethnobotanique dans les Vosges :
Le recueil des savoirs oraux autour des plantes


Le constat
La perte des savoirs populaires autour des plantes, véritable patrimoine culturel immatériel, est l'un des moteurs principal du projet de recueil du savoir oral autour dans plantes dans les Vosges. Trente ans déjà sont passés depuis les premières enquêtes ethnobotaniques1 françaises. À l'époque celles-ci permettaient déjà de tirer la sonnette d'alarme : nous étions à l'aube d'un désert, celui de savoirs végétaux qui, d'année en année, s'amenuisaient. Aujourd'hui ce désert s'est étendu et les souvenirs s'effritent un peu plus. Mais plusieurs travaux menés ces quatre dernières années (dans les Parcs des Bauges et Chartreuse, en Bretagne, dans le Parc du Mercantour, etc.) mettent en évidence qu'il existe une mémoire persistante chez les plus anciens habitants des régions montagnardes. En outre les usages et représentations des plantes subissent des transformations (enjeux socio-économiques, modernisation de l'agriculture, etc.) et de nouvelles pratiques voient le jour (par exemple, en cinquante ans, la cueillette de l'arnica sur les chaumes vosgiennes a changé de statut : d'une pratique familiale, la récolte est désormais essentiellement destinée à la vente).
L'on compte trois ouvrages contemporains où le lien entre les hommes et les plantes a fait l'objet d'une étude dans les Vosges2. Il est notable que, comparativement à d'autres zones de montagnes comme les Alpes du Sud, par exemple, où de nombreux travaux ethnobotaniques ont été menés le Massif des Vosges n'a que très peu fait l'objet de collecte du savoir oral autour des végétaux. Et c'est de ce constat général de matériaux et de terrains encore inexplorés en terme de recherche ethnobotanique dans les Vosges que l'envie est née, chez les membres d'Alchémille et compagnie, de conduire une étude dans le Massif.


Le projet d'enquête
Ce projet a pour vocation de témoigner du lien que les habitants de la région ont entretenus3 et entretiennent avec leur environnement végétal, dans une compréhension globale de leur vie quotidienne. Elle n'a pas pour objectif d'être un inventaire de recettes ou de pratiques, mais bien plus de recueillir les représentations, usages et savoir-faire relatifs aux plantes, dans la perspective d'une analyse sociale. Il est prévu que soient répertoriées les plantes médicinales, vétérinaires, alimentaires, domestiques, ornementales, celles entrant dans l'artisanat, le commerce, la religion, voire les croyances locales, mais encore la perception qu'ont les locaux de leur environnement végétal. Plongés dans l'histoire des habitants, les enquêteurs devront remonter le temps, avant les années 50, période à partir de laquelle les campagnes, l'agriculture et l'élevage ont été profondément bouleversés. Ils relèveront également les usages et représentations modernes des plantes : il s'agira de mettre en perspective le rapport au monde végétal avec les changements socio-historiques. Une place prépondérante sera accordée aux plantes sauvages, mais l'enquête sera également le moment de relever les domestiques, particulièrement si des variétés locales sont rencontrées.
Récemment, le Musée de Salagon, ethnopôle autour des savoirs de la nature, a exprimé son souhait de coordonner les projets d'enquête ethnobotanique français, dans la perspective d'une méthodologie commune et d'une démarche d'analyse similaire : celles-ci pouvant permettre des comparaisons entre les différentes régions. C'est dans cette dynamique en cours de construction que s'inscrit le projet d'enquête dans les Vosges.


Le terrain : des contreforts des Vosges aux Crêtes
Afin d'enquêter sur un terrain où aucune étude ethnobotanique à proprement dite n'a été conduite jusqu'ici, l'association Alchémille et compagnie souhaite axer son travail sur la partie sud du Massif des Vosges, qui concerne le territoire du Parc naturel régional des Ballons des Vosges. Nous souhaitons donc nous concentrer sur les secteurs géographiques suivants :
  • La vallée de Munster
  • La vallée du Florival
  • La vallée de la Kruth
  • La vallée de la Doller
  • Le plateau des Mille Étangs
  • Le fond de la vallée de la Moselle
  • La vallée de la Moselotte
  • Le secteur de Gérardmer
  • Le fond de vallée de la Meurthe
Si cette zone géographique a été choisie comme terrain d'enquête, c'est qu'elle recèle une diversité et une richesse floristique, avec des vallées assez isolées où nombre d'habitants ont entretenu ou entretiennent un lien étroit avec leur environnement naturel. Historiquement, elle est un carrefour entre plusieurs régions, révélant des différences culturelles entre les vallées. Nous présupposons que cette diversité présage de trouver des savoirs spécifiques autour des plantes, non seulement à la région, mais aussi à chacune des vallées, et peut-être même à certains villages.


Méthodologie
Le choix de l'enquête ethnobotanique est celui d'une méthodologie bien particulière qui a été développée – sur la base des travaux du Muséum national d'histoire naturel de Paris – au Musée de Salagon par Pierre Lieutaghi et Danielle Musset. Le terme d'ethnobotanique signifie l'étude des relations qu'entretient une société humaine avec son environnement végétal : le propos ne se rapporte donc ni à un répertoire floristique, qui s'attarde aux seules plantes, ni à une étude pharmacologique, qui étudie leurs propriétés et répertorie des listes de recettes, mais bien au recueil du savoir humain. Sa méthodologie se situe à la croisée de celle de l'ethnologie et de la botanique. Du côté des sciences humaines, elle porte une attention particulière à la parole des hommes et des femmes, en recueillant chez eux les savoirs, pratiques, usages et représentations des plantes, ainsi que les histoires de vie. Du côté des naturalistes, elle implique la prise en compte des données botaniques et celles de l'écologie végétale, notamment les apports de la géologie ou de la géographie. Il importe également de rassembler les données écrites susceptibles de compléter celles de l'oralité, permettant notamment une compréhension historique des savoirs. Ainsi le travail sera avant tout celui de l'ethnologue, puisqu'il s'agit bien d'une attention particulière portée aux hommes et aux femmes, mais où le recours à la botanique s'avère indispensable. Ce va-et-vient entre les deux disciplines permettra de mettre au jour la place des plantes dans la vie des habitants, les spécificités propres au territoire, voire les savoirs endémiques.


Déroulement de l'enquête
Le projet démarrera par des recherches historiques dans les sources écrites, portant sur la région étudiée, ainsi que par un recueil de données floristiques. Il s'agira également de s'imprégner des noms alsaciens et vosgiens des plantes les plus souvent rencontrées, et de se familiariser avec les patois locaux.
Suite à cette phase de recherche bibliographique, une « grille d'enquête » sera élaborée, consistant à mettre en ordre les questions à poser. Bien entendu, celle-ci sera remaniée régulièrement au cours du travail de terrain, en fonction des informations répertoriées.
Afin de recueillir les savoirs oraux, il s'agira en priorité de rencontrer et d'interroger les personnes les plus âgées – celles qui ont peut-être encore la mémoire des végétaux
utilisés avant les années 1950 – mais également celles qui entretiennent encore aujourd'hui, à travers leurs activités et leur vie quotidienne, un lien étroit avec les plantes. L'enquête de terrain débutera donc par la recherche de ces personnes et par une prise de contact avec elles ; au fil et en fonction des rencontres, ces démarches auront lieu tout au long de l'enquête. Des entretiens semi-directifs seront menés sur la base de la « grille d'enquête », et enregistrés à l'aide d'un appareil numérique. Les premiers entretiens correspondront à la phase « exploratoire » des investigations. Il est souhaitable que le travail de terrain nous amène à proposer des interventions sur les plantes dans des maisons de retraites locales4, moments toujours très propices à recueillir la mémoire ancienne5. Nous prévoyons au minimum une trentaine d'entretiens par vallée6. Ils seront décryptés au fur et à mesure de l'enquête. Le souci de détermination botanique nous amènera régulièrement à visiter des sites de cueillettes mentionnés par les informateurs. Nous effectuerons également des relevés toponymiques : les lieux portant des noms de plantes peuvent parfois augurer des pistes intéressantes.
Il est prévu que l'étude s'étale sur plusieurs années. Les porteurs du projet souhaitent débuter leurs investigations dans la vallée de Munster. Le rassemblement de la bibliographie concernant cette zone et les entretiens qui y seront menés constitueront la première phase du travail. Afin de faciliter la détermination des végétaux cités par les personnes interrogées, l'enquête de terrain se déroulera au cours du printemps et de l'été, moment où les plantes sont visibles. Il s'agira ensuite de fournir une base de données complétée par l'ensemble des entretiens. Nous envisageons de produire des résultats à la suite de cette première phase, sous forme de rapport écrit. Il donnera lieu à une première transmission auprès du public local (voir chapitre « Après l'enquête : transmission et médiation des savoirs »).
La deuxième partie de l'enquête se concentrera sur quatre zones : le Florival, la vallée de la Kruth, la vallée de la Doller, le plateau des Mille Étangs. La troisième étape concernera le fond de la vallée de la Moselle, la vallée de la Moselotte, le secteur de Gérardmer, le fond de la vallée de la Meurthe. Les questionnements et les problématiques évoluant au fur et à mesure, il s'agira, pour conclure le travail, de retourner voir des personnes interrogées dans les différentes zones, afin de préciser certaines informations.
Après le décryptage de l'ensemble des entretiens et l'encodage de leur contenu dans la base de données ethnobotanique, nous pourrons procéder à l'analyse. Le classement des matériaux, réalisé en fonction des entretiens par plante, usage, personne interrogée, zone géographique, et par pathologie (quand il s'agira d'informations touchant à la médecine), permettra l'écriture de l'étude.


Après l'enquête : transmission et médiation des savoirs
La transmission des savoirs locaux autour des plantes est bien entendu la perspective de ce projet. Il nous importe que les résultats de l'enquête puissent toucher le plus grand nombre de personnes, particulièrement au niveau local. Elle donnera lieu à la publication d'un ouvrage. Grâce à la base de données, des fiches de plantes seront élaborées sur un support informatique et mises en ligne sur internet ou destinées à la création d'un DVD. Des communications, des sorties sur les thèmes abordés par l'enquête, ou encore des ateliers adultes/enfants sont envisagés. Les membres de l'association souhaiteraient également voir naître des expositions itinérantes à la suite de chacune des trois étapes de l'enquête, à commencer par la vallée de Munster. Ici le partenariat avec l'imprimerie artisanale et maison d'édition Papier Gâchette permettra d'apporter une dimension artistique à notre projet. En outre, l'idée de la constitution d'un jardin ethnobotanique mettant en scène le lien entre les hommes et les plantes dans la partie sud des Vosges, sur la base des informations recueillies, a été évoquée au sein de notre association. Les jardins ethnobotaniques de Salagon seront ici un exemple à partir duquel pourra être pensé son élaboration. Enfin, il n'est pas exclue que d'autres projets de médiation puissent être imaginés en fonction des résultats de l'enquête et des partenariats développés.


Financement et début des travaux
Le projet est déjà en cours dans sa phase de recherches bilbiographiques.
L'enquête à proprement parler débutera une fois que nous aurons récolté suffisamment de fonds pour l'entamer l'enquête.
L'urgence du recueil des savoirs anciens est un enjeu important dans la mise en œuvre de cette étude. Depuis 2009, les fonds récoltés lors des sorties et ateliers organisés par notre association sont mis de côté en vu du financement, mais ils ne suffiront pas. Aussi, nous sommes actuellement en discussion avec des institutions afin d'envisager des partenariats et des financements extérieurs. Le terme de ces discussions déterminera le déroulement de l'enquête, ainsi que son rendu.
Nous rendrons compte de l'évolution de ce travail sur notre blog.





1 Le terme d'ethnobotanique signifie l'étude des relations qu'entretient une société humaine avec son environnement végétal.

2 Le premier est le travail tiré des sources écrites par le botaniste Bernard Stoehr et le folkloriste Gérard Leiser sur les croyances et traditions populaires alsaciennes (Leser, Stoehr, 1993). Le second est l'étude ethnologique de Colette Méchin et Benoist Schaal sur les savoirs naturalistes populaires de la vallée de la Plaine (Méchin, Schaal, 2010). Le troisième est l'enquête ethnopharmacologique de Christian et Elisabeth Busser, réalisée dans cinq vallées vosgiennes : le pays du Donon, la Haute-Vallée de la Bruche, le Val de Villé, la Vallée de Sainte-Marie-aux-mines et la Haute-Vallée de la Weiss (Busser, Busser, 2005). Elle est essentiellement axée sur les usages médicinaux des plantes (et en second plan sur la linguistique, les croyances et les plantes alimentaires).
Ainsi si l'éclairage historique du premier travail représente une source précieuse d'information pour la région qui nous intéresse, il reste encore à mener tout un recueil de savoir oral ; celui-ci est indispensable pour rassembler ce qu'il reste de l'ancienne mémoire, apprendre des nouvelles pratiques et comprendre les processus qui en sont à l'origine. Or, à ce jour, en-dehors de la vallée de la Plaine et des cinq vallées parcourues par Christian et Élisabeth Busser, les habitants des Vosges n'ont été que très peu interrogés sur les plantes ; outre les savoirs médicinaux, il reste encore beaucoup à comprendre de leurs liens avec celles-ci.

3 Les habitants du Massif des Vosges portent de longue date un intérêt pour leur flore, en témoignent par exemple les Kräuterbücher ou le fabuleux travail du botaniste Frédéric Kirscheleger.

4 La prise de contact avec des personnes âgées dans les maisons de retraite se déroulera sous la forme d'ateliers d'échange et de discussion.

5 Il importe aux membres de l'association Alchémille et compagnie d'avoir une démarche attentive envers toutes les personnes qui auront accepté de répondre à nos questions. Nous veillerons au respect de la volonté de celles-ci quant à la destination des informations recueillies, en leur proposant par exemple de signer un accord de leur part nous autorisant à utiliser les informations qu'elles nous livreront. Nous envisageons également d'organiser, à l'issue de l'enquête, un moment de restitution des résultats spécifiquement destiné à toutes les personnes qui auront été interrogées.

6 Ce chiffre est indicatif et sera évidemment réévalué en fonction du déroulement de l'enquête.